

Avec un peu de retard - car la Newsletter culturelle du SNAD-CGT Normandie est garantie 100% sans IA, voici celle de février intégralement consacrée à Jules Durand, à l’occasion du centenaire de sa mort.
Avec, à partir d’aujourd’hui, en bonus et en pièce jointe, une reprise sous forme de "Lettre", avec une présentation - on l’espère - plus attractive.
Figure des luttes sociales du Havre, Jules Durand (1880-1926) fut victime d’une terrible machination patronale et judiciaire et fut condamné à mort. La mobilisation permit de le sauver, mais le monde ouvrier fut marqué à jamais par cette injustice.
Jules Durand commence sa carrière à la Compagnie des Docks et Entrepôts (dont les bâtiments accueillent désormais le centre commercial Docks Vauban). En 1902, Jules Durand adhère au syndicat des ouvriers des Docks et Entrepôts affilié à la toute jeune Confédération Générale du Travail (créée en 1895). Il est également membre de la Ligue des Droits de l’Homme et de la Ligue antialcoolique.
En 1909, Jules entre à la Société d’Affrètement, une compagnie qui effectue du transport de charbon. Il est rapidement élu secrétaire du syndicat des charbonniers, lui aussi affilié à la CGT. Le syndicat compte alors 600 adhérents sur près de 800 charbonniers qui travaillent pour différentes compagnies aux chargements et déchargements du charbon, mais aussi à sa mise en sac. Ce sont pour la plupart des journaliers dont les conditions de travail sont très difficiles et qui vivent dans des conditions effroyables, dormant dans des wagons ou chez des marchands de sommeil. 90 % d’entre eux sont alcooliques avec une espérance de vie très courte.
Début août 1910, Jules Durand commence à négocier avec les employeurs pour un salaire décent et l’installation d’une salle de douches chaudes.
La grève
Or le 17 août, la Compagnie Générale Transatlantique (dite « la Transat ») met en fonctionnement le Tancarville, une machine qui peut charger mécaniquement le charbon dans les navires (elle était initialement installée près de l’écluse de Tancarville, d’où son nom) en une vingtaine d’heures, en lieu et place de 150 ouvriers. Les charbonniers concernés se mettent aussitôt en grève. En pleines négociations, ceci est perçu comme une véritable provocation du patronat par le reste des charbonniers, et, le lendemain, près de 580 charbonniers cessent le travail. Le 19 août, le port est paralysé : les navires restent à quai, faute de recevoir le combustible nécessaire à faire fonctionner leurs machines.
Par la suite, Jules Durand se démène, enchaînant les démarches pour gagner la municipalité et l’opinion publique à sa cause et pour quêter en ville pour financer la nourriture à donner aux ouvriers grévistes. Il veille à ce que l’hospice soit quand même approvisionné en charbon. Il va également voir Jules Siegfried, alors député pour lui demander de tenter une conciliation entre le syndicat et les employeurs (Sur Jules Siegfried, voir la Newsletter n° 5).
La grève est l’affaire de tous : tous les matins et tous les soirs, se tient à la Maison du Peuple (située Cours de la République, à l’emplacement de l’ancien magasin Tati) une assemblée générale pour décider de la suite du mouvement. Chaque assemblée, réunit la totalité des 800 charbonniers, syndiqués ou non.
À l’époque, les assemblées générales étaient publiques : tout le monde pouvait y participer et la police ne se privait pas d’y envoyer des mouchards. De même, l’usage voulait que la solidarité syndicale prime : une fois que la grève était votée, tous les membres du syndicat devaient appliquer la décision. Celui qui agissait contre la grève était immédiatement exclu du syndicat.
Si la grève suscite la sympathie dans l’opinion publique, malgré ce que publie la presse locale, les employeurs, eux, restent inflexibles. Pour casser la grève, les compagnies, dont la Transat embauchèrent des ouvriers non-grévistes, payés le triple. Certains syndiqués refusent également de faire grève. C’est le cas de Louis Dongé, un contremaître de la Transat. Selon le principe de solidarité, lors d’une des assemblées générale du 19 ou du 20 août, Jules Durand propose de le « supprimer » des listes des membres du syndicat.
C’est alors que, dans la soirée du 9 septembre 1910, une rixe éclate quai d’Orléans (actuel quai George V) entre des ouvriers charbonniers en grève et Louis Dongé, tous ivres. Dongé sort un revolver de sa poche. Les autres le désarment et le rouent de coups. Ils sont immédiatement interpellés. Mais Dongé meurt dans la nuit de ses blessures.
L’affaire Dongé
Le juge d’instruction se rend immédiatement dans les locaux de la Transat pour procéder aux premiers interrogatoires. Des cadres et dix témoins, ouvriers charbonniers non-grévistes affirment unanimement que Jules Durand a ordonné de « supprimer » Dongé. Le 11 septembre, au matin, Jules Durand est arrêté, inculpé d’« incitation et complicité de meurtre sur la personne de Louis Dongé » et incarcéré à la maison d’arrêt du Havre. D’autres syndicalistes sont également arrêtés.
Le syndicat des charbonniers étant privé de ses leaders, la grève cesse le 14 septembre. Le journal Le Havre Éclair se déchaîne, désignant Durand comme le responsable de la mort de Dongé.
Maître René Coty, avocat de 28 ans (celui-là même qui sera Président de la République en 1954) est chargé de la défense de Jules Durand. De son côté, le juge d’instruction mène une enquête uniquement à charge : Jules Durand est confronté aux cadres de la Transat et aux dix charbonniers non grévistes, mais il lui est interdit de leur poser des questions. Malgré le rapport du le Chef de la Sûreté du Havre, qui affirme que les mouchards de la police présents dans tous les rassemblements syndicaux ne rapportent aucun appel au meurtre de la part de Jules Durand, le 10 octobre, les accusés sont transférés à la prison Bonne-Nouvelle de Rouen. L’instruction est bouclée en un temps record : 7 semaines, ce qui ne laisse pas assez de temps à Maître Coty pour préparer efficacement la défense de son client. Le 3 novembre, la Chambre de mise en accusation ordonne le renvoi de tous les accusés devant la Cour d’Assises de la Seine-Inférieure pour assassinat et complicité d’assassinat.
Le procès
Le procès s’ouvre le 10 novembre 1910. Selon l’acte d’accusation, l’agression de Dongé est une expédition punitive organisée par le syndicat parce qu’il avait repris le travail. L’accusation cite ses témoins : 52 charbonniers tous vêtus de complets neufs. Tous affirment que la mort de Dongé a été mise aux voix par les grévistes. En réponse, Maître Coty demande que la Cour entende le témoignage de ses 13 témoins. Ceux-ci déclarent qu’une prime était offerte sur le port à qui témoignerait contre Durand, mais sans en révéler le commanditaire.
L’avocat général requiert une peine sévère contre tous les accusés, tout en fustigeant les « meetings révolutionnaires » et fait de nombreuses allusions aux attentats anarchistes qui s’étaient alors multipliés en France.
C’est enfin la plaidoirie de la défense. Pendant une heure vingt, Maître Coty montre que les témoignages à charge sont imprécis et se contredisent. Il rappelle que les policiers n’ont jamais entendu dire que Jules Durand ait tenu les propos qu’on lui prête. Il invoque les autres ouvriers venus dire que « dans les réunions du Syndicat, on n’a voté la mort de personne, on a été calme et modéré » et il plaide l’acquittement de son client.
Le 25 novembre, les jugés se retirent pour délibérer. Ils doivent répondre à une série de question posées par la Cour. Ils répondent affirmativement à la question de savoir si Jules Durand s’est rendu coupable de complicité par provocation de l’assassinat de Donge. Ils lui refusent les circonstances atténuantes alors qu’ils les accordent aux agresseurs.
La Cour d’Assises condamne Durand à la peine de mort. Les autres syndicalistes sont acquittés. Les auteurs des coups mortels sur Dongé sont condamnés aux travaux forcés.
Les jurés ont été les premiers surpris de ce verdict. Ils croyaient que la peine de Durand ne dépasserait pas quinze ans de travaux forcés. Les jurés demandent au Président de reprendre leurs délibérations. Celui-ci refuse. Alors, le même jour, les 12 jurés unanimes adressent un recours en grâce au Président de la République Armand Fallières en faveur de Jules Durand. Maître Coty dépose quant à lui immédiatement un pourvoi en cassation.
L’affaire Dongé est terminée, l’affaire Durand commence…
L’affaire Durand
Jules Durand est soumis au régime de détention des condamnés à mort : détenu seul dans une cellule aménagée avec le strict minimum (pour éviter les mutilations ou les suicides), il est entravé par une chaîne aux pieds, porte une tenue de bure, et doit faire ses promenades entre deux gardiens, les mains liées et un capuchon sur la tête. Anéanti par sa condamnation et victime de la violence du milieu carcéral, sa santé mentale commence à se dégrader.
Dès le 27 novembre, les syndicats havrais réagissent en placardant des affiches de protestation sur les murs. La Ligue des Droits de l’Homme se mobilise également. À l’initiative de la CGT, un meeting réunit 4000 personnes à la Bourse du Travail (actuelle maison des syndicats). Des grèves de solidarité éclatent dans les ports de Londres, Chicago, Anvers, Barcelone…
Une requête en grâce est signée par 200 députés et adressée au président Fallières. Le maire du Havre Henry Genestal et le député Siegfried se déclarent favorables à la révision du procès. Dans le journal L’Humanité, Jean Jaurès proteste avec véhémence contre le verdict de Rouen, symbole de cette justice de classe qu’il combat. Les campagnes de presse se multiplient. Les intellectuels (notamment Anatole France), apportent leur soutien. Les soupçons se renforcent sur l’existence d’une machination du patronat et de l’institution judiciaire pour faire condamner à mort Jules Durand. Francis de Pressensé, le président de la Ligue des Droits de l’Homme dénonce alors « une seconde affaire Dreyfus » (ces propos sont aussi attribués à Jaurès).
Le 22 décembre, la Cour de Cassation rejette le pourvoi.
La mobilisation se renforce. Le 31 décembre 1910, René Coty, accompagné de Henry Genestal, est reçu en audience à l’Élysée par Armand Fallières. Convaincu, celui-ci signe le même jour un décret de grâce partielle, commuant la peine de mort en sept ans de réclusion criminelle.
Au Havre, les soutiens Jules Durand poursuivent leur combat : des dizaines de témoignages à décharge, absents de l’instruction sont consignés. Certains témoins à charge se rétractent et avouent avoir été payés par les dirigeants de la Transat pour témoigner contre Jules Durand. On découvre même que la Transat a financé le déplacement, l’hébergement et l’habillement de ces témoins pour le procès ! Pendant de temps, bien qu’il ne soit plus soumis au régime des condamnés à mort, l’état de santé mentale de Jules Durand continue de se dégrader.
Le 15 février 1911, le ministre de la Justice donne l’ordre, au vu de l’état de santé de Jules Durand, de suspendre la détention du condamné. Il est libéré le même jour et rentre au Havre où il est accueilli par des milliers de personnes.
Le 16 février, le Ministère de la Justice dépose les requêtes en révision auprès de la Cour de Cassation. Celle-ci annulera la condamnation le 12 août 1912, en reconnaissant les erreurs commises au cours de l’instruction, mais, curieusement, la Cour de Cassation n’ordonne pas de poursuivre les auteurs de faux témoignages ni les cadres de la Transat, auteurs de la machination...
Jules Durand n’en saura jamais rien : il a sombré dans la folie. Il a été interné le 4 avril 1911 à l’Asile départemental de Quatre-Mares (actuel Centre Hospitalier du Rouvray).
Si la condamnation à mort est annulée, l’innocence de Durand n’est toujours pas reconnue. Mais en tant « qu’aliéné » un nouveau procès ne peut pas se tenir.
Le 19 juillet 1917 est adoptée une loi de circonstance sur une proposition de Jules Siegfried, autorisant la Cour de cassation à statuer sur le fond, sans renvoi en cas de démence de l’accusé.
Le 15 juin 1918, la Cour de Cassation acquitte définitivement Jules Durand, lui accordant de modestes dommages et intérêt. Celui-ci est toujours interné à l’asile des Quatre-Mares, où il décédera le 20 février 1926.
À noter que le dossier judiciaire de l’affaire Durand a « mystérieusement » disparu. Il est certain qu’il n’a pas été détruit par un dégât des eaux ou suite aux bombardements de Rouen. En effet, on retrouve aux archives départementales de Seine-Maritime tous les dossiers criminels jugés par la Cour d’Assises de Rouen en 1910 – à l’exception du dossier de l’affaire Dongé, devenue l’affaire Durand…
Et sur le même sujet :
Le Coin Lecture :
Jules Durand : Lettres de prison – septembre 1910-février 1911 (Éditions l’Harmattan, 2018) Ce petit livre rassemble toutes les lettres que Jules Durand a écrites pendant son séjour en prison, à sa fiancée, à ses parents, mais aussi au Président de la République. Elles sont accompagnées de notes explicatives et de nombreux articles qui aident à parfaitement comprendre les enjeux de cette sinistre affaire.
Armand Salacrou : Boulevard Durand (1960). Cette pièce de théâtre de l’écrivain havrais retrace l’histoire de l’affaire, depuis le déclenchement de la grève jusqu’à l’internement de Jules Durand.
Et parce que lire une pièce de théâtre ne peut pas procurer les mêmes émotions qu’une vraie représentation, je vous propose de découvrir en podcast la remarquable adaptation radiophonique que France Culture réalisa en 1970 :
https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-nuits-de-france-culture/nouveau-repertoire-dramatique-boulevard-durand-presentation-fiction-et-debat-1ere-diffusion-le-31-decembre-1970-4879956
Jean-Paul Carrère a aussi adapté la pièce de Salacrou pour la télévision en 1974, mais ce téléfilm étant introuvable, je ne peux donc pas m’autoriser à vous le recommander, faute de l’avoir vu avant…
Le Ciné-Club :
Mémoires d’un condamné – L’Affaire Jules Durand, film documentaire français de Sylvestre Meinzer (2017), avec la voix de Pierre Arditi. Dans Le Havre d’aujourd’hui, Sylvestre Meinzer rencontre les hommes et les femmes que Jules Durand aurait pu côtoyer : syndicalistes, juge, avocats, psychiatre, voisins, famille… Chacun se souvient de cette histoire et interroge sa propre mémoire, les luttes ouvrières et la justice de classe dont Jules Durand est un symbole.
Bande-annonce : https://lardux.net/produit/memoires-dun-condamne/
On fait quoi ce week-end ?
La bibliothèque Armand Salacrou du Havre, présente l’exposition Jules Durand, le Dreyfus ouvrier, qui réunit de nombreux documents rares, voire rarissimes, dont des prêts exceptionnels des Archives nationales, de l’Union locale CGT, du Musée André Malraux, de l’association French Lines et du Centre havrais de recherches historiques qui complètent les documents de la Bibliothèque et des Archives municipales :
Du 19 février au 6 juin 2026 à la bibliothèque Armand Salacrou. Entrée libre. Visites guidées sur inscription : https://bibliotheques.lehavre.fr/evenements/jules-durand-le-dreyfus-ouvrier
Et le 11 avril 2026, toujours à la bibliothèque Armand Salacrou, trois conférences (entrée libre) : https://bibliotheques.lehavre.fr/evenements/jules-durand-le-monde-ouvrier-et-le-havre
– à 10h30 : Jules Durand, une voix qui refuse de se taire
– à 14h30 : L’alcool c’est l’opium du prolétariat
– à 16h30 : Rencontre avec Philippe Huet, auteur du roman Les Quais de la colère
Je reprends le rythme bimestriel : la prochaine Newsletter sera publiée fin avril.
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