

Vous trouverez ci-dessous la Newsletter culturelle N°7 de la CGT des douanes de Normandie.
Bonne lecture et bonne dégustation !
Bonjour à toutes et à tous,
Pour les Caennais, la Biscuiterie Jeannette est une institution. Ses origines remontent à 1850, mais c’est Lucien Jeannette qui lui donnera son nom dans les années 1930 et qui en fera la renommée grâce à une idée un peu folle : fabriquer des madeleines normandes (alors que tous les Lorrains vous diront que la vraie madeleine est de Commercy) ! La biscuiterie survit à la guerre et se lance dans un développement que rien ne semble pouvoir entraver : en 1983, elle est « le douzième biscuitier au plan national et le premier fabricant de pâtisserie générique ; elle grignote à elle seule 33 % du marché » (Journal Liberté Caen). Las ! En 1986, la société est achetée par le groupe Gringoire-Brossard (ou Brossard, tout simplement) qui met la pression à la Biscuiterie Jeannette pour qu’elle augmente ses bénéfices (pas ceux de Jeannette, mais bien ceux de Brossard). L’équilibre financier est rompu et c’est une lente dégringolade pour la Biscuiterie, contrainte à fermer des sites, à licencier son personnel pour finalement être revendue par Brossard en 1992. Suivent alors deux décennies de rachats, de liquidations judiciaires, de reprises et de nouvelles liquidations judiciaires…
Le 18 décembre 2013, à l’issue d’une audience qui aura duré moins d’une heure, le tribunal de commerce de Caen a prononcé la cinquième liquidation judiciaire de la Biscuiterie Jeannette. Cette liquidation est bel et bien la dernière, le tribunal ayant estimé « que la remise en place nécessaire d’un outil de travail moderne était une opération trop lourde techniquement qui aurait nécessité un délai trop long (neuf mois à un an) pour que l’entreprise résiste ». Le tribunal acte que la biscuiterie sera fermée le 3 janvier 2014 et que les 37 salariés restant (essentiellement des femmes) seront licenciés dans la foulée.
L’occupation
(A partir d’ici, les citations en italique sont des témoignages directs d’anciens employés)
La veille de Noël 2013, « on a fini le stock d’œufs et les fours ont cessé de tourner ».
Un mois plus tard, tous ont reçu leur lettre de licenciement. La vente aux enchères des machines est prévue le 20 février 2014…
Des ouvrières (les garçons suivront ensuite) épaulées par l’Union Locale caennaise de la CGT décident d’occuper l’usine pour empêcher la vente des machines. Dans la nuit du 19 au 20 les ouvrières entrent dans l’usine et s’y retranchent si bien que le lendemain, quand le commissaire-priseur et les potentiels acheteurs arrivent « avec leurs gros camions aux plaques d’immatriculation étrangères », ils trouvent le portail cadenassé. La mobilisation s’organise. Les murs de l’usine sont recouverts d’affiches et de slogans. On installe un miroir au-dessus du grand portail pour voir qui sonne à la porte et les filles installent symboliquement une bouteille de gaz au milieu de la cour.
Vingt et une personnes se relaient 24 heures sur 24, les femmes seulement le jour. L’usine est entretenue pour « être belle le jour où le repreneur viendra ».
Oui, mais un repreneur ne peut pas apprécier une usine morte…
Alors, après une semaine d’occupation, les « Jeannette » (comme on les appelle dorénavant) décident de rallumer les fours et de relancer la production : « On a les salariés, on a le savoir-faire et on a les outils. Qu’est ce qui nous empêche de relancer la machine ? Celui qui sait dans l’usine, ce n’est pas forcément l’employeur, ni l’actionnaire, c’est le salarié. À partir du moment où l’on est dans cet esprit-là, les choses deviennent réalisables ».
350 kilos de madeleines sont produits à l’issue de cette fournée illégale et écoulés en un rien de temps sur le marché de Caen. Les Jeannette ont gagné la bataille de l’opinion. Les médias locaux et nationaux racontent leur histoire, leur lutte et leurs espoirs. Les soutiens se multiplient : les collectivités livrent les surplus des cantines scolaires, les riverains apportent des produits de première nécessité, les artistes font des spectacles au profit des Jeannette… Trois autres fournées sortent de l’usine occupée.
En septembre 2014, l’usine est toujours occupée, mais les repreneurs se pressent : ils sont 24 à l’audience du tribunal de commerce de Caen. Mais en novembre, c’est la douche froide : il n’y a plus que 9 repreneurs sur les rangs dont 8 sont uniquement intéressés par la marque, les recettes ou le matériel.
L’espoir
Le dernier repreneur potentiel s’appelle Georges Viana, il a 49 ans, ressemble vaguement à Luc Besson et s’est spécialisé dans le redressement d’entreprises en difficulté pour le compte de grands groupes. C’est sa première expérience en solo et il s’est mis en tête de reconstruire la biscuiterie en partant de presque rien, sinon de la réputation des madeleines et de l’envie des salariés, bien qu’il ait déjà annoncé n’en conserver qu’une quinzaine. Il est déjà venu à la biscuiterie plusieurs fois. Il sait parfaitement que le matériel est à bout de souffle et doit être intégralement remplacé. Aussi a-t-il besoin d’une solide assise financière à faire valoir devant le tribunal de commerce pour remporter l’affaire. N’ayant pas obtenu le soutien des banques, il s’est tourné vers le financement participatif. Il espérait collecter 50 000 euros... il en recevra 100 000 !
Et il reçoit aussi le soutien de la CGT. En janvier 2016, Georges Viana sera même invité aux vœux de la CGT !
Le 24 novembre 2014, le tribunal de commerce de Caen attribue la marque, les recettes et les actifs incorporels à Georges Viana. L’offre la moins-disante, mais la plus sociale, l’a emporté.
En janvier 2015, le commissaire-priseur (celui-là même qui avait trouvé le portail cadenassé un an plus tôt) a fait l’inventaire librement. Après 344 jours d’occupation, les ouvrières et les ouvriers rentrent chez eux, le cœur lourd : qui sera repris dans la nouvelle entreprise ? Commence le temps de l’attente : « C’est la période la plus difficile de ma vie. Même si je gardais confiance en Georges Viana, j’avais peur. Je regardais le téléphone et j’attendais. J’attendais et j’espérais… »
De son côté, Georges Viana emménage à Caen avec sa femme et ses trois enfants et s’active : la SAS Jeannette 1850 est créée en février 2015. Mais les banques refusent toujours leur soutien. Qu’à cela ne tienne ! Georges Viana fait appel à l’actionnariat participatif : 150 investisseurs deviennent actionnaires et apportent 330 000 euros au capital. Un nouveau site de production est trouvé. Les partenaires se multiplient (même parmi les concurrents !).
Entre mai et septembre 2015, 18 salaries dont 11 « ex-Jeannette » sont embauchés.
Le redémarrage officiel a lieu à la Foire internationale de Caen, à la mi-septembre 2015. Pendant dix jours, les ouvrières font la navette entre l’atelier et la Foire, à l’arrière de la moto de « Monsieur Viana ». La foule est au rendez-vous...........
Depuis les madeleines Jeannette sont toujours là. Régalez-vous !
Flash actu : Il y a quelques jours (décembre 2025), l’entreprise a été achetée par Benoît Martinet à André Réol à qui Georges Viana l’avait cédée en 2019. Benoît Martinet est arrivé chez Jeannette comme directeur marketing en 2019, et en est devenu directeur général en 2022. M. Martinet prévoit de développer l’ouverture vers l’Europe et de nouveaux recrutements en 2026. La biscuiterie prépare également de nouvelles saveurs de madeleines et des innovations produits, à découvrir d’ici quelques mois.
Et comme d’habitude :
Le coin lecture
Conte de Noël (A Christmas Carol) de Charles Dickens (1843) : Ebenezer Scrooge est un horrible radin qui déteste Noël. En plus de ça, c’est un patron abject avec son employé ! Pourtant, le soir de Noël, il reçoit un avertissement du spectre de son ancien associé, Marley, décédé sept ans plus tôt : Scrooge va recevoir les visites successives de trois esprits de Noël – L’Esprit des Noëls passés, l’Esprit des Noëls présents et l’Esprit des Noëls à venir… Scrooge va-t-il comprendre le message ?
Le ciné-club
Perfect Days (film germano-japonais de Wim Wenders, 2023 – prix d’interprétation masculine, Cannes 2023). Le métier d’Hirayama est de nettoyer les toilettes publiques de Tokyo. Son quotidien routinier est à peine perturbé par les caprices d’un collègue ou la visite impromptue d’une nièce. Mais au-delà des apparences, Hirayama, l’employé consciencieux, a une véritable richesse : il observe la vie, aime la musique, les plantes, la littérature, la photographie… Avec ses autres chefs-d’œuvre que sont Paris, Texas ou Les Ailes du désir, Wim Wenders continue de nous raconter la grandeur de l’Être Humain.
Et comme c’est Noël, deux nouvelles rubriques offertes !
Au spectacle ce soir
Le coin lecture de la Newsletter n° 3 de février avait été consacré à la pièce de Stefano Massini 7 Minutes - comité d’usine sur la base de laquelle Giorgio Battistelli avait écrit un opéra.
Radio-France vous offre la possibilité d’aller au spectacle gratuitement depuis votre canapé :
France Culture vous diffuse la pièce :
https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/fictions-theatre-et-cie/7-minutes-comite-d-usine-de-stefano-massini-3512688
France Musique vous diffuse l’opéra :
https://www.radiofrance.fr/francemusique/podcasts/le-concert-du-soir/7-minutes-de-giorgio-battistelli-a-l-opera-de-lyon-6952347
Et pour finir, quelques idées de cadeaux à glisser sous le sapin pour les retardataires en panne d’idées…
En écho au coin lecture de la Newsletter n°2, je vous propose le beau roman graphique de Christin Verdier : ORWELL qui raconte la vie de l’écrivain « Etonien, flic, prolo, dandy, milicien, journaliste, révolté, romancier, excentrique, socialiste, patriote, jardinier, ermite, visionnaire » (c’est le sous-titre du livre !). Chez Dargaud (2019).
Et une autre BD (encore chez Dargaud, 2024) : Un cow-boy sous pression de Jul et Achdé d’après Morris. Lucky Luke est chargé de mettre fin à la grève des ouvriers immigrés allemands des brasseries de la ville de New-München. Dans cet album, le cow-boy croise même une version fictive de la CGT, ici appelée « Confédération Germanique des Travailleurs ». Cependant, la gestion du conflit dans cette histoire reste bien éloignée de la réalité historique. Aux États-Unis, le patronat avait souvent recours à des agences comme Pinkerton pour briser les grèves, dont les méthodes étaient très éloignées de l’angélisme bon enfant de Lucky Luke…
Excellentes fêtes de fin d’année et à l’année prochaine !
L'espace de réaction aux articles est réservé aux adhérents de la CGT douanes.